AccueilProjet IPARMembres et PartenairesEquipe
Activités Publications
Forums































IPAR : Initiative prospective agricole et rurale

LE SENEGAL A L'HORIZON 2030

D'une société paysanne à une société urbaine ?


LE PROJET IPAR

1 - Justification : la nécessité d'une prospective agricole et rurale


Dans un monde de plus en plus complexe et interdépendant, le besoin de penser l’avenir, d’essayer de le maîtriser, de faire des choix est une nécessité pour les Etats, pour les populations et pour les grandes organisations publiques et privées. Ce besoin est encore plus pressant pour des populations qui ont connu la traite des esclaves et la colonisation et qui doivent, du fait de celle-ci, s’inventer « une commune volonté de vie commune » (Leopold Sedar Senghor).

L’indépendance qui est une volonté de créer et de se voir reconnaître une identité nationale est aussi une revendication de développement économique et social. Depuis 1957, avec l’acceptation d’une autonomie nationale, tous ceux qui ont eu à diriger le Sénégal ont obéi à la nécessité d’élaborer, de proposer et de partager leur vision avec les citoyens. C’est ainsi que différentes réflexions ont été menées par les pouvoirs publics et des perspectives à long terme tracées aux Sénégalais.

1.1. Les réflexions prospectives passées

La première réflexion a été le travail très fouillé d’enquêtes de terrain, d’analyses et de planification mené entre les années 1958 et 1960, sous l’égide du premier Président du conseil de gouvernement et qui a débouché sur l’élaboration de perspectives de développement à long terme (25 ans) et sur le premier plan de développement économique et social 1961-1964. La création d’un Etat, avec une administration du développement et la libéralisation de l’exploitation coloniale, avec la sortie de l’économie de traite arachidière en vue d’un développement socialiste, en étaient les options principales1.

haut de page

La deuxième moins structurée, constituée de discours et de différents travaux de réflexion par le premier Président de la république visait le décollage économique du Sénégal et son entrée dans la société industrielle à l’horizon 20002 . Elle ne remettait pas en cause l’option socialiste.

La troisième menée sous l’égide du deuxième Président de la république a été une étude plus conforme aux méthodologies en vogue de réflexion prospective conduite par des experts et intitulée « Sénégal 2015 »3 . Cette réflexion sur le Sénégal et son environnement et sur le champ des futurs possibles était surtout une tentative de sortie de l’ajustement structurel et d’adaptation de l’économie sénégalaise à la libéralisation et à la mondialisation.

La quatrième menée, à partir de 2000, par le troisième Président de la République est un mélange de discours sur le Sénégal émergent, d’initiatives personnelles, Plan Omega, et de réflexions stratégiques et prospectives structurées : Document de stratégie pour la croissance et la réduction de la pauvreté4 , Stratégie de croissance accélérée5 , le Sénégal à l’horizon 2025. Elle propose une vision d’un Sénégal émergent basé sur le développement des services et d’une agriculture d’entreprise. Elle est d’orientation libérale, mais n’hésite pas à s’appuyer sur le volontarisme et même le dirigisme d’Etat par certains aspects.

Notons par ailleurs que plusieurs exercices de prospective et de planification stratégique par secteur ont été réalisés par les ministères techniques : Industrie, Femme, éducation, santé, etc.

Malheureusement, le Sénégal n’est toujours pas sorti de l’économie de rente. Dakar n’est pas comme Paris, le delta du fleuve Sénégal n’est pas devenu la Californie du Sénégal et l’économie est loin d’une économie émergente. Au contraire, le Sénégal a glissé dans le groupe des pays les moins avancés en 2001 et son classement dans l’indice du développement humain n’est pas flatteur : 156è sur 177 pays en 2006. La pauvreté, l’insécurité alimentaire des ménages et l’analphabétisme restent des caractéristiques essentielles de la société sénégalaise.

Tableau 1 : Evolution de la pauvreté au Sénégal

Sources: ESAM II, DSRP II
Année 2005 2006 2007 2010 2015
Population Totale (en %) 52,5 50,4 48,4 42,0 30,0
Population Urbaine(en %) 40,0 38,0 34,0 30,0 25,0
Population Rurale(en %) 62,2 56,0 48,0 43,0 30,0
Population Totale(en %) 52,5 50,4 48,4 42,0 30,0

D’autres études prospectives ont été menées sous l’égide d’institutions sous régionales, continentales et internationales telles le CILSS, la CEA, l’OUA, la BAD, l’OCDE, l’Institut des futurs africains, la FAO, la BM., etc6 ., qui portent sur l’avenir des pays du Sahel, de l’Afrique de l’Ouest et du continent. Des présidents africains ont aussi proposé à leurs collègues leurs visions de l’Afrique (plan Omega et Renaissance africaine) qui ont été fusionnées pour donner le NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique dont le PDDAA adopté par l’Union africaine.

haut de page

Ainsi, depuis l’entrée, au début des années quatre vingt, de la quasi-totalité des pays d’Afrique au Sud du Sahara dans les politiques d’ajustement structurel pilotées par le FMI et la Banque mondiale, on note une floraison d’exercices prospectifs, non plus au niveau des pays, mais aux niveaux des sous régions et du continent. Les premières réflexions ont concerné les pays sahéliens frappés par la sécheresse et devant assurer leur sécurité alimentaire et gérer durablement les ressources naturelles. Les principales préoccupations sont, aujourd’hui, d’explorer les possibilités pour l’Afrique de sortir de la pauvreté et du sous développement et de s’engager dans des politiques libérales de développement. L’intégration positive de l’Afrique dans une économie mondiale libérale est devenue la préoccupation principale des décideurs.

Toutes ces études, comme celles au niveau sénégalais, ont eu peu d’influence sur les politiques de développement mises en œuvre par les gouvernements successifs, en particulier pour le secteur agricole et rural. La coopération française en a tenté récemment le bilan (MAE, 2000, Vol 1 ,Vol 2). Celui-ci mérite d’être approfondi. Soulignons ici quelques éléments qui expliquent leur faible impact sur les décideurs et sur l’évolution des pays.

Dans des Etats nations créés artificiellement et multi ethniques, le système du parti–Etat clientéliste a été le régime politique dominant avec son cortège de coups d’état militaire. La majorité des pays africains sont touchés par des conflits internes. La patrimonialisation de l’Etat a été presque partout la règle. Celui-ci n’a pas joué son rôle de régulation, de défense de l’intérêt public, ni d’arbitre entre les intérêts particuliers. Si des progrès réels ont été obtenus en matière de démocratie et de respect de l’Etat de droit, il n’y a pas de consensus sur leur contenu concret et les modalités pratiques de mise en œuvre. La légitimité de l’Etat est souvent mise en doute. Certains auteurs n’hésitent pas à parler d’une confiscation de l’Etat par les élites8 .

La reconversion des économies extraverties, basées sur l’exploitation de la rente foncière s’est révélée beaucoup plus difficile que prévue. Les handicaps liés à l’absence et à l’insuffisance des infrastructures physiques, éducatives, sanitaires, etc. ont été sous estimés. Les populations n’ont pas pu ou n’ont pas su s’approprier les visions proposées d’en haut par les nouvelles élites.

La nécessité de la définition d’une nouvelle vision est aujourd’hui encore plus pressante. Le monde se transforme à un rythme de plus en plus rapide et l’écart entre pays développés et pays émergents d’une part, et pays sous développés, particulièrement ceux classés dans le groupe des PMA, d’autre part, se creuse.

Les exercices menés aux niveaux sous régional et continental ont peu de chance de faire bouger les choses s’ils ne sont pas la synthèse des exercices menés au niveau de chaque pays et si les peuples ne participent pas à leur élaboration. Le Sénégal a donc besoin de définir sa propre vision pour contribuer à la définition d’une vision ouest africaine et africaine. Il a aussi des raisons spécifiques pour cela. Plusieurs exercices ont été menés dans le passé. Nous ne partons pas d’une table rase. Le Sénégal a eu la chance de n’avoir pas connu de coup d’état, ni de guerre civile. L’islamisation massive de la société et son organisation en confréries ont, sans doute, permis une régulation socio politique. Les élites politiques ont su aussi, dans les moments de crise, procéder à des réformes permettant des avancées démocratiques, même limitées : multipartisme, décentralisation, avancées sur les droits de l’homme, progrès en matière d’égalité des genres. Il y a cependant l’exception de la rébellion casamançaise qui dure depuis plus de vingt ans.

Un minimum de lien social existe entre toutes les composantes du pays, même si certains peuvent penser que cela a permis de différer certaines ruptures, à travers la persistance de l’économie de rente, le clientélisme politique, l’ajustement structurel de l’économie, la montée des inégalités, l’élargissement du fossé villes/campagnes, etc. En réaction à toutes ces impasses, la société civile s’organise et s’affirme. Les agriculteurs et les ruraux se sont aussi organisés pour défendre leurs intérêts et influencer les politiques les concernant. Il est donc possible de mener une réflexion qui n’exclut personne.

Une opportunité se présente. La situation macro économique est bonne et les finances publiques ont été assainies. L’Etat, avec l’appui des partenaires au développement a retrouvé des capacités réelles d’investir. Ces partenaires eux-mêmes conviennent qu’il leur faut accroître l’aide publique au développement et en priorité leurs investissements dans l’agriculture et le monde rural9 . Les transferts des émigrés sont équivalents ou supérieurs à l’aide publique au développement et pourraient être mieux orientés vers des investissements privés. Les conditions sont donc réunies pour s’engager dans la transformation radicale de l’agriculture et des conditions de vie en milieu rural.

L’IPAR propose une démarche prospective en prenant pour porte d’entrée l’agriculture et le monde rural pour plusieurs raisons. La plus évidente est que le Sénégal est encore un pays agricole et rural. Soixante onze pour cent de la population vit d’élevage, d’agriculture, de pêche et d’exploitation des ressources forestières. Malgré une urbanisation rapide, la moitié de la population vit toujours en milieu rural. Dans la majorité des villes, l’agriculture est la première activité économique. La transition démographique amorcée ne s’accompagne pas d’une transition agricole répondant aux demandes sociales des populations. Au contraire, les changements économiques se caractérisent par une exclusion ou une marginalisation de populations de plus en plus nombreuses des activités économiques, populations en majorité agricoles, rurales, jeunes et peu éduquées. C’est donc les secteurs agricole et rural qui génèrent les problèmes les plus graves pour l’avenir du Sénégal.

Il y a unanimité au sein des spécialistes du développement sur la nécessité d’une croissance économique élevée, reposant sur une large base pour vaincre la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Le choix d’une porte d’entrée agricole et rurale n’est donc pas une sous estimation des autres secteurs, en particulier de l’économie urbaine. La pauvreté est un phénomène largement rural et agricole. Seule une croissance agricole élevée concernant la petite agriculture familiale est à même de se traduire par une réduction rapide et durable de la pauvreté. Les désarticulations entre l’agriculture et les autres secteurs économiques, entre le rural et l’urbain dont l’indicateur le plus pertinent est la dépendance alimentaire des populations urbaines par rapport aux importations, sont une des questions essentielles à traiter. La réflexion prospective ne pourra pas se dispenser d’analyser les autres secteurs et les politiques les concernant, ni se poser la question de l’Etat. Le Sénégal est face à des défis complexes et multiples qui ne pourront être résolus que dans le long terme et qui justifient donc des analyses approfondies et une projection dans l’avenir, sur une ou plusieurs générations. Les défis les plus importants concernant les secteurs agricole et rural sont examinés ci-après.

haut de page

1.2. Une agriculture dans l’impasse

L’agriculture sénégalaise connaît une crise structurelle qui dure depuis l’indépendance du pays en 1960. La crise est flagrante lorsqu’on analyse l’agriculture par rapport à ses cinq fonctions principales : nourrir les populations, assurer des revenus aux paysans, exporter pour assurer des devises à l’économie nationale, créer des emplois et préserver les ressources naturelles.

Tableau 2 : Evolution des caractéristiques des exploitations agricoles familiales

Source : Diarassouba, Enquête agricole 1960 et RNA 1998.
1960 1998
Nombre d'exploitations 295 400 437 037
Superficie totale (ha) 1 072 343 1 877 684
Nombre d'actifs total 998 300 3 485 299
Sup/Actif 1,07 0,54
Nbre actifs par exploitation 3,37 7,97
Taille moy. des exploitations 3,7 4,3
Exploitation de moins 1 ha 21, 4 % 20,90%
Exploitations plus de 10 ha 9,30% 6,40%
Exploitations de moins 3 ha 58% 50,70%
% superficie culture\exploitation
Arachide 64,50% 28,10%
Mil\sorgho 29,10% 63,80%

L’agriculture ne permet plus de nourrir plus les populations La situation alimentaire du Sénégal s’est dégradée de façon continue depuis 1960. Le phénomène connaît une accélération ces dernières années. Le Sénégal accroît ses importations alimentaires pour les besoins de la population urbaine et rurale. Le taux d’autosubsistance céréalière est tombé en dessous de 50 %. Le Sénégal est par tête d’habitant, le pays le plus dépendant sur le plan alimentaire en Afrique de l’Ouest. Cette dépendance est une hypothèque sur ses capacités d’investissement et donc de développement.

Graphique 1 : Evolution des productions céréalières par habitant


Source : DPS, 2006

La production céréalière ne suit pas la courbe de la croissance démographique. Alors que la population totale a augmenté régulièrement passant de trois millions en 1960 à plus de 11 millions en 2005 , la production céréalière par habitant a régulièrement baissée. Les graphiques ci-après sur l’évolution des importations alimentaires sont suffisamment parlants.

La production locale de riz couvre à peine 20 % des besoins et le blé est à 100 % importé, installant le pays dans une dépendance alimentaire préoccupante.

Graphique 2 et 3 : Evolution des importations alimentaires au Sénégal : 1962 - 2004


Graphique 4 et 5 : Evolution des importations


L’agriculture n’assure pas aux agriculteurs et aux ruraux les revenus nécessaires

L’arachide est la production agricole qui traditionnellement assure les revenus les plus importants aux agriculteurs et aux ruraux. Avec la crise arachidière, les revenus des producteurs poursuivent leur tendance baissière. Les revenus tirés de l’arachide dans les régions productrices d’arachide ont chuté de 73% à 48% durant ces quinze dernières années. Principale source de devises pour le pays au cours des années 1960-1970, les produits arachidiers ne représentent plus que 4 % des exportations entre 1993 et 2003. Les exportations d’arachide ont rapporté 61 milliards en 2001 et 17 milliards en 2005. Pourtant, les paysans ont fait des efforts importants d’adaptation à la sécheresse, à la libéralisation des marchés et à la raréfaction des terres (Faye, op.cité). Pour la grande majorité d’entre eux, les activités non agricoles rurales, urbaines et à l’émigration sont devenues structurellement indispensables à leur survie. La Banque mondiale estime les transferts officiels et non officiels des émigrés à environ un milliard de dollars US par an (Morrisset, op. cité). Dans le sous secteur de la pêche, la surexploitation des ressources se traduit par une baisse importante des prises et des exportations. Le sous secteur de l’élevage doit faire face aux importations de volaille d’Europe, de moutons de Tabaski des pays voisins et récemment de viande de bœuf d’Inde et du Brésil ce qui réduit fortement les revenus monétaires des populations concernées.

haut de page

Graphique 6 : Exportation produits de rente 1962-2005

Graphique 7 et 8 : Evolution de prises dans la pêche et des exportations




Le défi de l’emploi des jeunes ruraux

La population du Sénégal devrait atteindre entre seize et dix sept millions de personnes à l’horizon 202511 . Cette population est jeune, en majorité agricole et sans formation. Dans le futur proche, plus de deux cent mille jeunes vont se présenter chaque année sur le marché du travail dont une majorité appartenant à des familles agricoles et rurales et donc très peu préparés à transformer les systèmes de production agricoles ou à entrer dans l’économie non agricole, urbaine en particulier.

Graphique 9 : Cohorte à insérer professionnellement

L’agriculture devra continuer à en absorber la majorité, mais l’économie non agricole doit se préparer à en absorber une part de plus en plus importante. Relever ce défi de l’emploi des jeunes dépendra de la capacité des acteurs politiques et économiques à assurer une transition agricole génératrice d’emplois. Cette transition sera basée sur une intégration de plus en plus forte de l’économie urbaine et de l’économie agricole, sur des gains continus et élevés de productivité améliorant les revenus des ruraux et donc augmentant leur capacité d’investissement. Elle devra offrir aux consommateurs urbains des produits agricoles transformés répondant à leurs besoins et à leur pouvoir d’achat. Elle devra également fournir à l’industrie des matières premières agricoles en contrepartie de services et d’intrants agricoles. La capacité de l’Etat à concevoir et mettre en œuvre des politiques avec la participation de l’ensemble des acteurs sera essentielle.

Des ressources naturelles surexploitées et en dégradation continue

La baisse de la pluviométrie, l’érosion éolienne, la salinisation, l’acidification, le déséquilibre dans la répartition spatiale de la population agricole, les pratiques agricoles inappropriées constituent autant de facteurs qui concourent à la dégradation des terres, des pâturages et des ressources halieutiques. La pression sur les ressources forestières, en grande partie pour satisfaire les besoins en bois de service et en énergie (90 % des besoins énergétiques des ménages) des populations urbaines et rurales, et les politiques étatiques favorables à la colonisation agricole ont réduit le potentiel ligneux de 9,2 % entre 1985 et 1995 12.

Dans ce contexte, les performances de l’agriculture en termes de production n’ont pas répondu aux attentes. Globalement, les surfaces cultivées ont peu varié. Elles ont augmenté de 3,9 % entre 1960\70 et 1970\80 puis baissé de 4 % entre 70\80 et 80\94. Les principales cultures ont évolué dans un sens inverse : régression de l’arachide sauf dans la partie sud, progression des céréales (mil\sorgho, maïs, riz paddy), du coton et du niébé. C’est là une rupture importante dans les stratégies de production des agriculteurs qui privilégient la sécurité alimentaire de leurs familles. Cette rupture s’accompagne d’une diversification des productions dans toutes les régions agricoles en réponse aux changements climatiques, à la saturation foncière, aux demandes des marchés urbains et au faible investissement en travail et en intrants.

Des exportations agricoles peu diversifiées et en baisse

Les exportations agricoles reposent sur cinq grands produits : les produits halieutiques, les produits à base de phosphates, l’arachide, le coton et les produits horticoles. Elles sont principalement orientées vers les pays européens. Elles sont globalement en baisse et se traduisent par une diminution des recettes en devises. L’arachide contribuait dans les années 1960 à 60% du PIB agricole et 80% des recettes d’exportation. Entre 1980-1983 et 2000-2003, les exportations des produits de l’agriculture vivrière et industrielle représentent respectivement 0,24% et 0,38% des exportations totales. Les stratégies préconisées par les partenaires au développement et la stratégie de croissance accélérée prônée par le gouvernement actuel sont essentiellement basées sur la promotion des exportations. Comme le suggèrent des études récentes (IFPRI, 2006)13, on peut se demander si une stratégie de reconquête du marché national des produits alimentaires et une stratégie d’exportation de produits alimentaires sur les marchés ouest africains et africains ne serait pas plus efficace et plus porteuses d’avenir pour le Sénégal. Les importations alimentaires augmentent régulièrement sur ces marchés et le Sénégal devrait pouvoir, en fonction de ses avantages comparatifs, conquérir une part de cet énorme marché alimentaire. Les organisations paysannes posent de plus en plus ce débat en terme de souveraineté alimentaire et donc de protection du marché des produits alimentaires de la sous région et de soutien aux filières alimentaires.

Graphique 10 : Evolution de la part de l’agriculture dans la valeur des exportations

Source : DPS, 2005

haut de page

1.3. Les défis de la citoyenneté rurale

La comparaison entre populations urbaines et populations rurales concernant l’accès aux infrastructures et aux services publics montrent des écarts très importants. Ceci donne aux ruraux, particulièrement aux jeunes, le sentiment d’être des citoyens de seconde zone, exclus de la modernité. L’exode rural de plus en plus massif trouve là une partie de ses causes. L’accès aux services publics (éducation, formation, santé, état civil, etc.) et aux infrastructures publiques (routes, marchés, eau, électricité, téléphonie, etc.) est un facteur décisif dans l’amélioration de la productivité des exploitations agricoles. Historiquement, c’est dans le bassin arachidier que les investissements en infrastructures ont été réalisés pour permettre l’évacuation de la graine d’arachide et pour le commerce des produits importés. Les autres régions qualifiées de régions périphériques sont restées enclavées et donc marginalisées alors qu’elles ont souvent un plus grand potentiel agricole. Les politiques d’aménagement du territoire n’ont pas sérieusement modifiées ces inégalités. Au contraire, la population s’accumule de plus en plus le long du littoral et Dakar, la capitale hypertrophiée, concentre un quart de la population, ce qui fait du Sénégal un pays enclavé au sein de l’Afrique de l’Ouest.

L’accès aux infrastructures et aux services publics est aussi une question d’équité entre citoyens d’un même pays. La politique de décentralisation, surtout à partir de 1972, avec la loi créant les communautés rurales, était supposée réduire le fossé entre les ruraux et les citadins et permettre aux premiers de participer à la gestion de leur collectivité de base. Cela n’a pas réduit les écarts. Le code des collectivités locales a accru les domaines de compétence transférés aux communautés rurales. Mais celles-ci n’ont pas été alignées sur celles des communes urbaines. La question des ressources humaines et des ressources financières est restée entière. La réforme foncière promise depuis 1994, dans le cadre du PASA, est toujours en suspens ce qui, dans la pratique, fait des ruraux les seuls citoyens à ne pas avoir de droit foncier réel sur les terres qu’ils mettent en valeur alors qu’il s’agit de leur principal facteur de production.

Les agriculteurs et les ruraux étaient regroupés dans des organisations encadrées par l’Etat et l’administration. Avec les sécheresses et l’ajustement structurel, ils ont essayé de développer des organisations autonomes pour défendre leurs intérêts. Mais, leur influence sur les politiques publiques est loin de correspondre à leur poids démographique.

1.4. Les implications en termes de réflexion prospective

La prospective est d’autant plus utile que la transition démographique se dessine dans un contexte historiquement unique. Comparé à l’Europe et aux pays d’Asie, cette transformation profonde de la société sénégalaise va se faire dans un temps très court, quelques dizaines d’années, dans un contexte de libéralisation de l’économie mondiale, enfin dans un contexte de croissance démographique élevée et où les migrations comme soupape de sécurité deviennent de plus en plus difficiles. Il n’est donc plus possible de raisonner simplement en terme de rattrapage comme le font les politiques nationales et le NEPAD. Le Sénégal doit imaginer et tracer son chemin et non copier le chemin suivi par les pays développés. Il ne peut le faire isolément. Son marché est trop étroit. Il faut donc raisonner au niveau de la sous région et en terme d’intégration économique.

Le choix de l’agriculture et du monde rural comme porte d’entrée s’impose. Mais, la réflexion devra s’élargir forcément au monde urbain et à l’ensemble des secteurs économiques et sociaux. Mieux reconnecter économie agricole et rurale, et économie urbaine est un des problèmes à résoudre. Mettre en cohérence les politiques agricoles et les politiques concernant les infrastructures et les services publics, l’énergie, la décentralisation, etc. est indispensable.

La nécessité d’une prospective indépendante et participative s’impose par rapport aux expériences passées et à la complexité des problèmes. Il faut une réflexion la plus ouverte possible, dont les seules limites seront celles de l’expertise mobilisée et de la participation des acteurs concernés. Aucune question, même les plus difficiles, ne doit être exclue et la réflexion doit reposer sur les faits, les chiffres et la confrontation des analyses et des idées. La question de l’Etat en tant qu’arbitre entre les intérêts particuliers et garants de l’intérêt public a presque toujours été exclue ou sous estimée dans les réflexions passées. Elle est pourtant une question centrale. Si on doit se demander comment sortir d’une économie de rente, on doit aussi se demander comment sortir d’un système politique clientéliste. Aucune institution publique ou privée ne doit donc canaliser la réflexion afin que tous les Sénégalais puissent s’y retrouver quelque soient leurs choix.

La réflexion doit être participative. Il faut sortir d’une démarche d’experts qui, à la fin de leurs travaux, présentent aux populations le fruit de leurs cogitations comme un produit à prendre ou à laisser. La démarche proposée est donc un travail animé par des experts principalement mais pas exclusivement nationaux. La diaspora et ceux qui s’intéressent au Sénégal seront sollicités. Les communautés paysannes qui vivent ces situations au quotidien contribueront également à ce travail de réflexion à travers leurs organisations. L’exercice se fera dans la plus grande transparence et les non spécialistes pourront suivre « en temps réel », questionner, critiquer, apporter leurs contributions et s’approprier le résultat final. Cela signifie que l’ambition de l’IPAR n’est pas d’imposer une vision du Sénégal à l’horizon 2030, mais d’amener d’abord les citoyens, quelque soit leur place dans la nation, à se poser des questions sur leur futur et à débattre des réponses.

L’ambition proposée aux participants est de construire ensemble une vision de l’avenir. L’IPAR veut développer une dynamique incluant tous les acteurs du secteur agricole et rural et permettre le renforcement des capacités de tous les participants à cette initiative. Pour ce faire, l’IPAR fonctionne en réseau, diffuse de l’information, organise des débats. Des personnes ressources seront sollicitées et des partenariats seront établis avec différentes institutions publiques et privées, nationales et extérieures.

1.5. L’état de la réflexion au sein de l’IPAR

L’initiative IPAR a été préparée au cours de l’année 2006. Une petite équipe a été mise en place pour animer le processus. Des réunions entre les membres de l’IPAR et l’équipe ont permis d’avancer sur la finalité, les objectifs de la réflexion prospective et sur la méthodologie. Les informations ont commencé à être collectées. L’option de création d’un site internet pour permettre la mise en réseau des futurs participants, la mise à disposition et la circulation de l’information a été validée. La conception du site a pu ainsi commencer. Une réflexion, toujours en cours, porte sur le statut juridique de l’initiative.

Une opportunité alors présentée de participer à une étude comparative de la Banque mondiale sur « les implications structurelles de la libéralisation sur le développement rural (1950-2006) ». L’étude est, en fait, une anticipation sur le diagnostic approfondi de l’agriculture sénégalaise et du monde rural sur une longue période. Le choix a été fait de privilégier cette étude et de mettre provisoirement en veilleuse l’initiative. Ce choix était important car il n’existait aucune étude récente sur l’agriculture sénégalaise sur une aussi longue période.

Des contacts plus ou moins informels ont été pris pendant cette période avec des personnes et des institutions pouvant être des contributrices importantes à la réflexion prospective. L’équipe ayant menée cette étude est plus large que celle restreinte mise en place pour préparer l’initiative. Le travail fait a permis de collecter et de constituer une base de données sur les statistiques agricoles, de faire des recherches bibliographiques et de commencer à constituer la documentation indispensable à la réflexion. Une base de données bibliographiques et des documents pourront ainsi être proposés sur le site internet. Une activité de veille sur les politiques agricoles et rurales sera aussi assurée. L’étude menée pour le compte de la Banque mondiale est finalisée depuis le mois de février ce qui permet de se recentrer sur l’initiative IPAR.

haut de page